Il lui fallut quelques minutes avant que sa vision devienne assez claire pour voir qui était dans son entourage. Il dut fermer et rouvrir ses paupières plusieurs fois de suite pour distinguer enfin quelque-chose, et il reconnut sa mère à ses côtés, et son père plus éloigné, mais dont les quelques larmes séchées sur ses joues témoignaient de sa vive émotion. Outre les deux infirmières et le colossal médecin, il n'y avait personne d'autre. Il tourna la tête vers sa mère, le regard plein d'interrogation, mais il ne vit pas ce qu'il cherchait. Le doux visage, si encourageant, venait de disparaître comme par enchantement, dans un souffle de vent, et semblait n'être qu'une simple chimère de son esprit, apparut ici simplement parce-qu'il l'avait voulu tellement fort. La suite des journées suivantes ne furent qu'une succession d'examens, plus ou moins douloureux et éprouvant pour le jeune garçon, ainsi que des visites de sa mère et de son père, toujours aussi distant, mais là tout de même, mais aussi quelques professeurs de temps en temps, afin de prendre quelques nouvelles et de connaître l'éventuel retour au lycée. Par contre, aucune trace de Bénédicte. Était-ce bien son visage qu'il avait aperçu dans le brouillard de son âme ? Son cerveau lui avait-il joué un tour, comme à son habitude, et lui avait-il montré ce qu'il voulait voir en définitif ? Ou alors, était-elle bien là, au côté de sa famille, tentant de déceler le moindre signe de réveil de sa part ? En fait, la seule question importante qui lui trottait dans la tête, n'était pas du fait de la présence ou nom de la belle jeune femme, mais plutôt du fait qu'il ne le saurait peut-être jamais. Et surtout que, si elle était véritablement présente, pourquoi serait-elle partie si soudainement ? Mais comme sa tête lui faisait encore un peu mal, il essaya de ne plus y penser, du moins pour l'instant. Quelques heures avant sa sortie de l'hôpital, ce médecin gigantesque qui le soignait voulait le voir dans son bureau, au bout du couloir blanc et lumineux. Durant cette mini-promenade, il se demandait bien quelle était la raison de cet entretien, car il était totalement guérit, et il pouvait marcher seul, malgré la présence de cette jolie infirmière, visiblement stagiaire, dont la couleur de peau contrastait lourdement avec les tons très clairs de sa blouse de travail. Ces quelques minutes de marche lui donnait la possibilité d'appréhender son retour à l'école, car il l'avait compris, il y retournerait rapidement, demain peut-être. Son père avait été catégorique sur ce sujet, cela faisait déjà plusieurs semaines qu'il avait manqué les cours, il n'était pas question de louper une journée de plus. D'ailleurs, ils s'étaient disputés dans sa propre chambre aseptisée avec se mère, et cela aurait pu durer longtemps si la jeune et charmante infirmière débutante n'y avait pas mis le holà. En entrant dans la pièce aussi blanche que le reste de l'établissement, il y devina tout de suite le caractère tranquille et cool du toubib. Sur le bureau, il y régnait un désordre impossible. Plusieurs tas de papiers venant tous d'une pile différente se chevauchait dans une orgie chaotiquement préservée, mais gardait tout de même une certaine uniformité rangée. Assit derrière cet amas de documents, le grand médecin l'attendait, le sourire aux lèvres. Dès son réveil, Julien avait senti sa chaleur franche et sa gentillesse innée, ne serait qu'en lui serrant si légèrement la main. Le docteur lui proposa de s'asseoir, et, prenant une grande inspiration, comme s'il cherchait un peu ses mots, s'adressa honnêtement à lui : « Julien, je t'ai convoqué dans mon bureau pour te parler de cet...accident. » Il attendit un petit instant, attendant peut-être une réaction de l'adolescent. Mais comme il ne broncha pas une seconde, le praticien poursuivit : « Nous savons ce que tu as essayé de faire, et personne n'est en colère contre toi, au contraire. Nous voudrions faire en sorte que cela ne se reproduise plus à l'avenir. » Là, le jeune homme était interloqué, car il ne comprenait pas du tout de quoi il parlait. Qu'avait-il fait ? Profitant de ce petit laps de temps durant lequel son interlocuteur ne parlait pas, il essaya de saisir ces étranges paroles. Pour ce faire, rien de tel que de reprendre le scénario du début. Il se rappela l'humiliation subie, la course vers la sortie du lycée, la rencontre avec sa bien-aimée et l'étonnement sur son visage si sincère d'ordinaire, et...l'accident. Et à ce moment, comme un souffle enflammé montant le long d'un conduit à la vitesse de la lumière, il comprit quelle était l'allusion de ce médecin : « C'est pour cela, poursuivit ce dernier, que nous avons trouvé le moyen de contrecarrer une quelconque idée du même genre. » Il n'en croyait pas ses oreilles, ce charlatant se trompait complètement, il n'avait jamais eu l'intention de se suicider. Il voulu protester contre de telles accusations basées sur des faits réels, mais il découvrit pour la première fois qu'aucun son ne sortait de sa bouche. Bizarrement, il entendit dans sa tête ce qu'il voulait dire, mais son corps refusa toute communication, imposant ainsi un blocus à ses cordes vocales. Voyant que son patient ne s'exprimait pas, le médecin continua de parler, sans se douter que le pauvre garçon ne demandait pas plus que de pouvoir s'expliquer. Et les quelques hoquètements de Julien ne lui mirent pas la puce à l'oreille : « Je sais que cela risque de compromettre les rapports amicaux que nous avons, mais surtout tes rapports avec tes parents. Saches quand-même que je les ai consulté, et qu'ils sont d'accord pour faire un essai. Nous t'avons donc, mon équipe et moi, implanté une puce dans le cerveau. » C'était une histoire de fou, il n'en croyait pas une parole. Un vrai scénario de science-fiction. Il tenta de parler une fois de plus, mais rien ne sortit de sa gorge, à part quelques sifflements gutturaux : « Ce n'est pas pour brider ton libre arbitre, mais cela t'empêchera de penser à une quelconque idée suicidaire. De plus, cette puce stimulera ton esprit et augmentera tes aptitudes à te préserver. En d'autres termes, tu es un nouveau Julien, plus performant physiquement, mais toujours le même au niveau de l'esprit. » L'adolescent avait fermé les yeux, comme s'il s'agissait d'un cauchemar et qu'il le ferait disparaître en réagissant ainsi. Comment ses propres parents pouvaient-ils imaginer qu'il avait voulu perdre la vie ? Lui-même savait qu'il n'avait pas voulu mettre un terme à son calvaire permanent. Pourtant, il fallait bien se rendre à l'évidence, tout était contre lui. Les brimades quotidienne, l'amour à sens unique, l'impulsion accidentelle devant un camion...il n'en fallait pas plus pour le plonger dans le doute et acquiescer intérieurement la véracité de ces faits : « C'est tout ce que j'avais à te dire mon garçon, finit le praticien d'un ton condescendant. Tu peux retourner dans ta chambre, y rassembler tes affaires, et attendre que ta mère viennent te chercher. Je te reverrais dans un mois pour nous assurer que tous va bien. En attendant ce rendez-vous, tu peux toujours me contacter pour toute question éventuelle. » C'était dit, demain, il retrouverait son univers si cruel, et il avait cette appréhension que rien ne changerait vraiment dans sa vie.

