Du coeur (6ième partie).

Il lui fallut quelques minutes avant que sa vision devienne assez claire pour voir qui était dans son entourage. Il dut fermer et rouvrir ses paupières plusieurs fois de suite pour distinguer enfin quelque-chose, et il reconnut sa mère à ses côtés, et son père plus éloigné, mais dont les quelques larmes séchées sur ses joues témoignaient de sa vive émotion. Outre les deux infirmières et le colossal médecin, il n'y avait personne d'autre. Il tourna la tête vers sa mère, le regard plein d'interrogation, mais il ne vit pas ce qu'il cherchait. Le doux visage, si encourageant, venait de disparaître comme par enchantement, dans un souffle de vent, et semblait n'être qu'une simple chimère de son esprit, apparut ici simplement parce-qu'il l'avait voulu tellement fort. La suite des journées suivantes ne furent qu'une succession d'examens, plus ou moins douloureux et éprouvant pour le jeune garçon, ainsi que des visites de sa mère et de son père, toujours aussi distant, mais là tout de même, mais aussi quelques professeurs de temps en temps, afin de prendre quelques nouvelles et de connaître l'éventuel retour au lycée. Par contre, aucune trace de Bénédicte. Était-ce bien son visage qu'il avait aperçu dans le brouillard de son âme ? Son cerveau lui avait-il joué un tour, comme à son habitude, et lui avait-il montré ce qu'il voulait voir en définitif ? Ou alors, était-elle bien là, au côté de sa famille, tentant de déceler le moindre signe de réveil de sa part ? En fait, la seule question importante qui lui trottait dans la tête, n'était pas du fait de la présence ou nom de la belle jeune femme, mais plutôt du fait qu'il ne le saurait peut-être jamais. Et surtout que, si elle était véritablement présente, pourquoi serait-elle partie si soudainement ? Mais comme sa tête lui faisait encore un peu mal, il essaya de ne plus y penser, du moins pour l'instant. Quelques heures avant sa sortie de l'hôpital, ce médecin gigantesque qui le soignait voulait le voir dans son bureau, au bout du couloir blanc et lumineux. Durant cette mini-promenade, il se demandait bien quelle était la raison de cet entretien, car il était totalement guérit, et il pouvait marcher seul, malgré la présence de cette jolie infirmière, visiblement stagiaire, dont la couleur de peau contrastait lourdement avec les tons très clairs de sa blouse de travail. Ces quelques minutes de marche lui donnait la possibilité d'appréhender son retour à l'école, car il l'avait compris, il y retournerait rapidement, demain peut-être. Son père avait été catégorique sur ce sujet, cela faisait déjà plusieurs semaines qu'il avait manqué les cours, il n'était pas question de louper une journée de plus. D'ailleurs, ils s'étaient disputés dans sa propre chambre aseptisée avec se mère, et cela aurait pu durer longtemps si la jeune et charmante infirmière débutante n'y avait pas mis le holà. En entrant dans la pièce aussi blanche que le reste de l'établissement, il y devina tout de suite le caractère tranquille et cool du toubib. Sur le bureau, il y régnait un désordre impossible. Plusieurs tas de papiers venant tous d'une pile différente se chevauchait dans une orgie chaotiquement préservée, mais gardait tout de même une certaine uniformité rangée. Assit derrière cet amas de documents, le grand médecin l'attendait, le sourire aux lèvres. Dès son réveil, Julien avait senti sa chaleur franche et sa gentillesse innée, ne serait qu'en lui serrant si légèrement la main. Le docteur lui proposa de s'asseoir, et, prenant une grande inspiration, comme s'il cherchait un peu ses mots, s'adressa honnêtement à lui : « Julien, je t'ai convoqué dans mon bureau pour te parler de cet...accident. » Il attendit un petit instant, attendant peut-être une réaction de l'adolescent. Mais comme il ne broncha pas une seconde, le praticien poursuivit : « Nous savons ce que tu as essayé de faire, et personne n'est en colère contre toi, au contraire. Nous voudrions faire en sorte que cela ne se reproduise plus à l'avenir. » Là, le jeune homme était interloqué, car il ne comprenait pas du tout de quoi il parlait. Qu'avait-il fait ? Profitant de ce petit laps de temps durant lequel son interlocuteur ne parlait pas, il essaya de saisir ces étranges paroles. Pour ce faire, rien de tel que de reprendre le scénario du début. Il se rappela l'humiliation subie, la course vers la sortie du lycée, la rencontre avec sa bien-aimée et l'étonnement sur son visage si sincère d'ordinaire, et...l'accident. Et à ce moment, comme un souffle enflammé montant le long d'un conduit à la vitesse de la lumière, il comprit quelle était l'allusion de ce médecin : « C'est pour cela, poursuivit ce dernier, que nous avons trouvé le moyen de contrecarrer une quelconque idée du même genre. » Il n'en croyait pas ses oreilles, ce charlatant se trompait complètement, il n'avait jamais eu l'intention de se suicider. Il voulu protester contre de telles accusations basées sur des faits réels, mais il découvrit pour la première fois qu'aucun son ne sortait de sa bouche. Bizarrement, il entendit dans sa tête ce qu'il voulait dire, mais son corps refusa toute communication, imposant ainsi un blocus à ses cordes vocales. Voyant que son patient ne s'exprimait pas, le médecin continua de parler, sans se douter que le pauvre garçon ne demandait pas plus que de pouvoir s'expliquer. Et les quelques hoquètements de Julien ne lui mirent pas la puce à l'oreille : « Je sais que cela risque de compromettre les rapports amicaux que nous avons, mais surtout tes rapports avec tes parents. Saches quand-même que je les ai consulté, et qu'ils sont d'accord pour faire un essai. Nous t'avons donc, mon équipe et moi, implanté une puce dans le cerveau. » C'était une histoire de fou, il n'en croyait pas une parole. Un vrai scénario de science-fiction. Il tenta de parler une fois de plus, mais rien ne sortit de sa gorge, à part quelques sifflements gutturaux : « Ce n'est pas pour brider ton libre arbitre, mais cela t'empêchera de penser à une quelconque idée suicidaire. De plus, cette puce stimulera ton esprit et augmentera tes aptitudes à te préserver. En d'autres termes, tu es un nouveau Julien, plus performant physiquement, mais toujours le même au niveau de l'esprit. » L'adolescent avait fermé les yeux, comme s'il s'agissait d'un cauchemar et qu'il le ferait disparaître en réagissant ainsi. Comment ses propres parents pouvaient-ils imaginer qu'il avait voulu perdre la vie ? Lui-même savait qu'il n'avait pas voulu mettre un terme à son calvaire permanent. Pourtant, il fallait bien se rendre à l'évidence, tout était contre lui. Les brimades quotidienne, l'amour à sens unique, l'impulsion accidentelle devant un camion...il n'en fallait pas plus pour le plonger dans le doute et acquiescer intérieurement la véracité de ces faits : « C'est tout ce que j'avais à te dire mon garçon, finit le praticien d'un ton condescendant. Tu peux retourner dans ta chambre, y rassembler tes affaires, et attendre que ta mère viennent te chercher. Je te reverrais dans un mois pour nous assurer que tous va bien. En attendant ce rendez-vous, tu peux toujours me contacter pour toute question éventuelle. » C'était dit, demain, il retrouverait son univers si cruel, et il avait cette appréhension que rien ne changerait vraiment dans sa vie.

mardi 14 mai 2013 09:22 , dans Bonne lecture...


Du coeur (5ième partie).

  Depuis son plus jeune âge, il pouvait entendre des conversations entremêlées, y faire un tri sélectif et isoler les paroles d'une personne en particulier. C'est sans-doute pour cela qu'il percevait les discussions des médecins avec ses parents. Pourtant, tout s'emmêlait dans son cerveau, et seules quelques bribes entrecoupées de sortes de parasites auditifs venaient frapper sa compréhension générale. Dans un effort surhumain, son esprit tenta tout de même d'y mettre de l'ordre et compris aisément que, malgré le fait que ces phrases étaient décousues, il pouvait y mettre une certaine forme logique et retracer le fil de l'entretien : « Accident grave.....peut récupérer ses facultés.....besoin de plusieurs interventions chirurgicales.....ne sera plus comme avant.....assistance respiratoire.....pouvez lui parler.....entend sûrement.....besoin de sentir votre présence..... ».

Et en effet, il sentait bien que ses parents étaient à ses côtés, tremblant, apeuré, ne comprenant pas ce qu'il s'était réellement passé. Il sut même que sa mère lui avait prit la main, tout en douceur, et lui chuchotait quelques paroles rassurantes dans le creux de l'oreille. D'ailleurs, il avait même représenté la scène dans son intérieur, avec sa mère en pleurs légers, assise sur une chaise de vinyle gris, lui prenant de temps en temps la main pour la caresser doucement et affectueusement, ainsi que son père dans un coin plus reculé de la chambre aseptisée, le visage plus sombre, cachant ses sentiments mais ne pouvant réprimé quelques sanglots étouffés. Souvent, il l'avait brimé pour ses aptitudes peu sociables, et les blagues très peu élevées fusaient à table et dans la vie de tous les jours, même en public. Il attendait le déclic qui ferait qu'un fils ressemble à son père, mais jamais il ne se déclencherait, car Julien ne voulait surtout pas lui ressembler. Et maintenant, il était là, incapable de faire le moindre geste pour aider sa progéniture, les bras ballants et le regard vide. Se pourrait-il qu'il l'aimait en fin de compte ? Comme l'avait-dit le médecin, il fallait lui rendre visite le plus possible, et il serait bon d'ouvrir la fenêtre de temps en temps, afin que les rayons du soleil puissent frapper son visage d'une lueur stridente et lui donner le coup de fouet qui pouvait, éventuellement, l'aider à reprendre conscience parmi les vivants. Il allait même jusqu'à entendre le bruit du respirateur artificiel qui pompait sans cesse de l'oxygène pour ses poumons qui ne fonctionnait plus pour le moment. Mais, il y avait une autre présence qu'il pouvait sentir quelquefois, un être dont il ne soupçonnait pas la visite. Il savait qu'une personne différente venait le visiter, mais il était incapable de définir qui elle pouvait être. Si seulement c'était Bénédicte, il en serait si heureux.

C'est pourquoi, en ouvrant les yeux très lentement, il vit enfin le doux et magnifique visage de le jeune femme près du sien. Sa main se crispa légèrement dans celle de sa mère, ce qui lui fit faire un sursaut. A peine voyant dans son coin, son père vit tout de même la réaction de sa femme, et il s'empressa de venir vers elle pour lui demander ce qu'il lui prenait. A sa réponse, il bondit dans le couloir adjacent en hurlant qu'il avait besoin d'une infirmière en urgence. Malgré le voile devant ses yeux, le pauvre garçon reconnu tout d'abord sa mère, les yeux rougis par les larmes et le maquillage qui avait coulé plusieurs fois de suite le long de ses joues creuses. Puis, à ces côtés, il devina le visage d'une femme plus jeune, des yeux verts brillants et tirés par la tristesse. Un visage qu'il était curieusement heureux de percevoir, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi. C'est en tentant de savoir à qui appartenait ce faciès si familièrement inconnu que la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas, laissant place à deux femmes en blouse rose et un homme d'âge mûr en blouse blanche. Les nouveaux arrivants se précipitèrent vers le lit, l'une des femmes prit le bras du jeune homme et enroula un brassard noir dessus, qui se mit à gonfler brusquement, lui administrant une douleur intolérable durant quelques secondes. L'autre dame, plus vieille apparemment, régula les perfusions et tira un peu de son sang via un garde-veine. L'homme se contenta d'écrire quelques mots sur un dossier, puis, s'approcha de la tête de Julien, tout en introduisant sa main dans la sienne. Les quelques mots qu'il lui marmonna furent simples mais d'une précision redoutable : « Ne t'inquiètes pas mon garçon, tu sors d'une longue période d'inconscience, mais tout va bien maintenant. Cet appareil qui de descende le long de la gorge t'aide à respirer, car tu ne pourrais pas avoir une bonne ventilation sans lui. Est-ce que tu me comprends ? »

Pour toute réponse, Julien serra un peu ses doigts sur la paume franche et gigantesque de l'homme blanc, alors qu'il tentait vainement d'écarquiller ses yeux afin d'y voir plus clair et de mettre un nom sur ce visage si énigmatique de cette jeune et jolie personne à côté de sa mère.

lundi 06 mai 2013 07:26 , dans Bonne lecture...


Du coeur (4ième partie).

  Il ne s'aperçut pas tout de suite du bout de papier qui dépassait de sa trousse et le narguait largement de ses boucles d'encre bleue formées, à n'en point douter, par une jeune fille coquette. Il attendit néanmoins qu'il n'y ait plus personne passant devant sa table, et que le cours de mathématiques commença, pour analyser le contenu de ce curieux message. D'après l'écriture incurvée et emplie de rondeurs harmonieuses, il ne pouvait s'agir que d'un mot féminin, quoique les formes semblaient tout de même assez stéréotypées. Il se mit donc à lire les quelques lettres écrites avec minutie et se rangeant avec une grande cohérence sur le papier quadrillé : « On doit se parler, alors attends-moi derrière le bâtiment après les cours de cet après-midi. B. »

Un mot de Bénédicte ? Il relu le message avec ferveur, les doigts tremblants et les mains d'une moiteur maladive, celle-là même qui le paralysait d'habitude et qui se manifestait lors des grandes périodes de stress incontrôlables. Encore une fois, ce n'était pas une chimère, il tenait bien un billet doux de sa bien-aimée dans ses mains. Son cœur, qui venait de s'accélérer brusquement, eut toutes les peines du monde à reprendre son rythme normal, et témoigna avec des arguments forts le sentiment d'excitation qui le traversait. Le cours d'arithmétique, si captivant d'ordinaire, semblait complètement inintéressant aujourd'hui. Julien n'avait qu'une hâte, entendre la cloche de fin des cours, à laquelle il ne prêtait aucune attention d'accoutumée. Qu'allait-il découvrir cet après-midi ? Serait-ce une bonne nouvelle ? Qu'importe, il se contenterait d'une simple amitié s'il le fallait, ce serait déjà le Nirvana pour lui. Et, comme pour le soutenir dans ses pensées vagabondes, comme pour lui donner raison dans ses divagations hyperboliques, il vit la jeune femme tourner son visage vers le sien, et lui sourire tendrement, un sourire qui lui réchauffa le cœur comme s'il venait d'échapper à une condamnation à mort de justesse.

La cloche sonna enfin, au bout de deux heures interminables, semblant être une véritable éternité. Il avait déjà rangé ses affaires, regardant sa montre toutes les minutes, car il ne voulait pas arriver en retard à ce rendez-vous. Il aperçu sa dulcinée se précipiter vers la sortie de la classe, en compagnie de ses sempiternels copains, s'engouffrant dans la bouche du couloir intestinal. Elle voulait arriver avant lui ? C'était bien, cela ne lui permettrait pas de rebrousser chemin devant l'adversité et la réalité cruelle. Changeant son comportement, il ralentit ses gestes et attendit qu'il n'y est plus personne dans la salle pour la quitter nerveusement, le billet doux entre ses doigts crispés, comme s'il avait peur de le perdre ou de le voir s'échapper brutalement. En arrivant dans la cour, il bifurqua vers la droite, et fis le tour du bâtiment de plusieurs étages, afin de gagner l'arrière pelouse, enclavée entre les murs de l'édifice et une grille enchâssée dans un mur protégeant de la rue bruyante et des regards un peu trop indiscrets. Il était arrivé que des pervers scrutent les jeunes filles venus fumer en cachette des professeurs et des surveillants qui menaient une répression sans vergogne et sans passe-droit pour ce fléau lycéen. Quelques photographies détournées avaient circulées dans l'enceinte de l'école, montrant des élèves filles aux formes avantageusement retouchées et aux atouts naturels mis en valeur artificiellement. Dorénavant, ce n'était plus possible.

En arrivant devant les escaliers qui donnaient sur le sous-sol des cuisines, il ne vit personne, mais ne s'en inquiéta pas outre mesure. Peut-être qu'elle n'avait pas encore eu le temps de semer ses accompagnants habituels, et il était impossible qu'elle lui pose un lapin. Il attendit donc, fébrilement, plus par l'excitation de la suite des événements, que par le fait du retard de la belle. Encore perdu dans ses pensées alambiquées, il ne prêta pas attention aux légers bruissements de l'herbe non loin de lui. De toutes façons, cela ne pouvait être que Bénédicte, ou un quelconque oiseau qui serait venu picorer quelques miettes de pain jetées de ce midi. Pourtant, le calme était revenu, et il ne vit toujours pas son amie. Au bout d'un quart-d'heure d'espoir inassouvi, il sorti doucement de ses rêves éveillés, et commença à penser à une farce idiote, lorsque soudain, venu de toutes parts, il entendit des hurlements triomphants, déchirer ses tympans et l'arrachant violemment à son monde. Tournant la tête à droite et à gauche, il vit plusieurs lycéens courir vers lui, projetant des cris gutturaux, comme ceux d'une bête férocement sauvage. Le troupeau se dirigea vers lui, s'arrêta à quelques pas de sa position, et vociféra de plus belle des paroles basiques et moqueuses : « Alors, Dom-Juan, tu attends ta belle ?

  • Regardez le gogol qui crois qu'il va pêcho une gonzesse.

  • Et mon gars, même après plusieurs siècles, tu n'aurais aucune chance avec elle.

  • Ni avec une autre d'ailleurs, même les laiderons ont des principes. »

Comme pour calmer l'assemblée, l'un des assaillants, celui qui lui avait clouer la tête sur son pupitre, tendit les bras de part et d'autre de ses compagnons. Subitement, comme par enchantement, les cris cessèrent et il put prendre tranquillement la parole, comme pour donner le coup de grâce qui mettrait à mort la bête : « Alors petit, tu pensais vraiment que Bénédicte t'aurais donné un rendez-vous à toi ? N'oublies jamais que c'est ma gonzesse, et que personne ne peut lui parler sans ma permission. »

Dans sa voix, Julien pouvait entendre une certaine satisfaction, et une teinte de courage éventé par la situation de faiblesse qu'il vivait. Il ne répondit pas, que pouvait-il dire en fin de compte ? Ce type était du genre avec lequel on ne pouvait pas parler, car il faisait toujours usage de sa force, largement poussée par le nombre impressionnant de ses amis, qui le suivait plus par respect craintif que par amitié aveugle. Le voyant sans réaction, le butor continua de plus belle et d'un ton cassant : « Vois combien nous sommes, et essayes de deviner ce que nous pourrions te faire si tu t'approches encore une fois d'elle. J'ai bien compris que tu en pinçais pour elle, mais rends-toi à l'évidence, elle préfère les vrais mecs ». Sur ces dernières paroles, il fit signe aux autres de partir, sans quitter le visage du pauvre jeune homme des yeux, comme s'il attendait quelque réaction. Et son attente ne perdura pas longtemps, car, malheureusement pour Julien, il vit des larmes couler le long de ses joues et s'écraser mollement sur l'herbe. Ce déferlement sentimental eu pour répercussion une nouvelle vague de hurlements injurieux, enfonçant encore plus le clou de la honte dans l'âme tourmentée et faible du garçon. Et, comme pour asseoir cette victoire écrasante, le groupe s'éloigna tout en criant, ne laissant rien que des ruines spirituelles derrière lui. Une blague, ce n'était qu'un blague, le tout orchestré par cette bande d'idiots sans intelligence. Mais, il en était persuadé, la belle Bénédicte n'y était pour rien. Il essuya ses yeux rougis et humides, reprit un peu ses esprit et se dirigea vers la grille qui délimitait la cour du lycée et la rue. Puis, en tournant au coin du bâtiment gris, il vit un visage qu'il aurait tellement espéré voir plus tôt, ne serait-ce que pour le sauver. Il n'en croyait pas ses yeux bouffis de tristesse, elle était là, si près. Elle était forcément au courant, sinon comment pouvait-elle être encore là ? Peu d'idées ne traversaient sa tête en ce moment, mais à la vue de sa bien-aimée, elle se vida totalement, n'y laissant que le néant et un sentiment de honte et de trahison. Comme elle vit qu'il avait pleurer chaudement, elle leva le bras à son encontre, et tenta de lui adresser la parole. Mais, il ne pouvait pas écouter sa litanie maintenant, c'était trop difficile pour lui. Sans s'y attendre, il prit ses jambes à son cou afin de fuir une autre humiliation, passa la grille et se retrouva dans le monde dangereux et réel. Tout se bousculaient dans son esprit maintenant, et il ne put rassembler ses pensées. Ce devait-être un fouillis pas possible là-dedans, et tous ce qui venait de se passer s'embrouillait allègrement : le mot doux, l'attente, les railleries et l'humiliation, la mise en garde...tout ceci faisait beaucoup pour lui, mais la vue de sa douce et innocente aimée acheva sa conscience qui, depuis quelques secondes, tentait de le redresser comme le pavillon national se balançant au gré du vent en haut du mat devant la porte de l'édifice. Mais il était trop tard, et, bien qu'ayant entendu le bruit assourdissant du poids-lourd venant de sa gauche, il mit un pied sur la chaussée sans se soucier des conséquences désastreuses de cet acte irréfléchis. La dernière chose qui arriva à ses oreilles, furent les crissements des pneus du camion qui, en tentant de l'éviter, savait déjà qu'il n'y parviendrait pas.

lundi 29 avril 2013 09:10 , dans Bonne lecture...


Du coeur (3ième partie).

  Il se leva rapidement le matin suivant, comme à chaque-fois. Il n'aimait pas traîner au lit, et la grasse matinée ne faisait absolument pas partie de son vocabulaire usuel. Pourtant, il aurait aimé resté endormi cette fois-ci, son rêve était si beau, si magnifique. Il se voyait devant la femme de ses songes, prête à recevoir un baiser passionné. Leurs bouches s'entrechoquaient, leurs langues s’entremêlaient, et son esprit s'envolait loin dans le ciel, dépassait la stratosphère et s'arrachait à l'attraction terrestre, tel le papillon s'extirpant du piège mortel de l'araignée. Dans sa tête, plus aucune information ne circulait, son cerveau semblait faire une pause momentanée, et rien ne pouvait faire cesser cette scène fantasmagorique. Malheureusement, le réveil y mit pourtant un terme brutal, symbolisé par la sonnerie tonitruante d'un téléphone qui hurlait dans ses oreilles. Se lever, prendre son petit-déjeuner, passer à la salle de bain pour se laver les dents, s'habiller et préparer ses dernières affaires de classe, sortir dans la rue où les premiers rayons du soleil agressaient les visages des personnes matinales, prendre un bus...la vie était-elle toujours aussi monotone pour tout le monde ? Lentement, comme s'il entrait dans le box des accusés et qu'il risquait d'être jugés par ses pairs, Julien pénétra dans la cour du lycée déjà emplie de paroles, de gestes et d'idées de toutes sortes. Dans ses pensées persistait encore ce doux songe qu'il ne voulait pas oublier, mais dont il savait qu'il ne resterait qu'une utopie brumeuse dans quelques jours. C'est peut-être pour cela qu'il ne fit pas attention, et qu'il bouscula une jeune femme au passage. Son épaule fit un soubresaut soudain, et il vit des papiers s'envoler dans tous les sens. Comme s'il venait de commettre un crime dont il ne comprenait pas les motivations, il s'agenouilla pour ramasser les naufragés de cette collision et, en se relevant, il commença à bredouiller quelques excuses incompréhensibles, tout en levant timidement les yeux. Il stoppa sa litanie en découvrant le visage de sa victime .C'était elle, et elle souriait en plus. Elle ne semblait pas en colère, et lui adressa la parole avec un naturel des plus déconcertant pour lui : « Merci d'avoir ramasser mes cours, c'est gentil. Et excuses-moi, je ne regardait pas devant moi, je suis distraite en ce moment. Je ne t'ai pas fait mal au moins ? »

Pour toute réponse, il marmonna un « non, ça va » à peine perceptible pour une oreille humaine. Puis, comme prit sur le fait, il reprit sa marche d'un pas plus rapide toutefois, car il venait de sentir le rouge lui monter aux joues, et il ne voulait surtout pas que cela se remarque. D'un œil interrogateur, mais sans en prendre ombrage, la jolie Benedicte le regarda s'enfuir lentement vers le bâtiment. Décidément, il était vraiment gentil ce garçon, quoiqu'un peu occulte. Elle reprit son chemin vers l'entrée du lycée, afin d'accueillir ses amis sportifs comme une bonne femme d'intérieur. L'un deux, le même qui lui avait écraser la tête contre la table, commença à se moquer d'elle : « Eh bien, tu lui fais de l'effet à notre gogol, il en est devenu tout rouge dis-donc. Il faudra penser à lui faire comprendre que tu ne lui appartient pas. Tu es à moi.

  • Je ne suis à personne, je te signale, rétorqua-t'elle visiblement mal à l'aise. Il est gentil, c'est tout. »

Puis, pour mettre fin à une conversation qui ne lui plaisait guère, elle changea de sujet et engagea le dialogue sur l'émission de la veille à la télévision.

 

Il ne rêvait pas cette fois, elle lui avait adressé la parole, et lui avait sourit qui plus est. Pourquoi cette fille si merveilleusement belle, si magnifiquement intelligente, si superbement gentille, lui parlerait-elle ? S'intéresserait-elle à lui, ne serait-ce qu'un peu ? Tant de questions, et si peu de réponses se bousculaient dans sa tête en entrant dans la salle de classe. Alors qu'il tentait de comprendre, il vit ces tortionnaires entrer avec son éblouissante muse, et cessa tout de suite ses pensées, de peur qu'elles le trahissent et qu'ils puissent les capter par le plus grand des hasards. Il détourna le regard et la tête, se plongeant artificiellement dans un livre de cours au passage de la belle. Bien mal lui en a prit, car, loin de porter ses fruits, cette technique d'esquive eut l'effet totalement inverse, et ne déclencha qu'une violente crise de railleries dans le camp adverses. Et ce fut d'une contagion foudroyante, tel un virus de la peste noire, qui s'empara de tous les élèves de la classe, même si la plupart ne comprenait pas ce déclenchement de rires soudain. Néanmoins, seule Bénédicte sut se préserver de la pandémie, et retînt son hilarité avec force. Cela n'eut d'autre effet que de déclencher une admiration encore plus grande de la part du pauvre garçon qui, par des coups d’œil discrets, ne put s'empêcher de la surveiller par dessus ses problèmes d'arithmétiques des plus complexes.

vendredi 26 avril 2013 09:55 , dans Bonne lecture...


Du coeur (2ième partie)

Comme le pauvre torturé ne réagissait pas, ne se débattait pas, ses bourreaux improvisés partirent sans se retourner, en riant très fort, visiblement satisfait de cette intervention sentant bon la démonstration facile et inutile de force. Après le départ de la bande d'imbéciles, il releva lentement la tête en direction du professeur qui, sans s'arrêter de ranger ses affaires dans sa sacoche de cuir brun, sembla bien ignorer toute la scène précédente, ou s'en fichait royalement. En scrutant le visage de l'homme plus précisément, il vit avec un amusement certain ses gros verres de lunettes dilatés ses petits yeux inexpressifs. On aurait dit une paire de loupes grossissantes, et il se demanda comment pouvait-il rester aveugle aux événements se passant dans la salle de classe, chaque jour, et notamment ce qu'il venait d'advenir. Pourtant, l'homme adulte leva les yeux vers le jeune garçon, et lui dit avec un ton très réconfortant : « vous pouvez y aller monsieur, ils sont partis ».

Il referma un cahier où l'on pouvait lire « Julien B. », le rangea dans son sac, avant d'enfiler son blouson léger. Autour de lui, le raz-de-marée avait déjà chamboulé toute la pièce, laissant des chaises orphelines de leurs tables, noyant quelques stylos ou autres affaires d'école, installant une pagaille relativement organisée. Marchant lentement, mais sûrement, vers la porte de sortie, il s'arrêta tout de même devant cette dernière, écoutant quelques bruits qui provenaient toujours du couloir d'un rouge très sombre. Un léger brouhaha se faisait encore entendre, et, en passant la tête par l’entre-brasure de la porte, il regarda le corridor, se méfiant de ses élèves idiots. Il aperçu au loin un groupe de trois personnes qui discutait tranquillement, mais, de par la grande pénombre qui régnait dans le boyau humide, il ne vit pas tout de suite de qui il s'agissait. En s'approchant un peu plus, il put comprendre ce que les quelques retardataires pouvaient dire, mais surtout, il reconnut la voix de la belle Bénédicte. Apparemment, ils se disputaient calmement :

« Vous êtes fier de vous ? Qu'est-ce qu'il vous a fait, enfin ? » Sa voix était toujours aussi douce, mais teintée de nombreux reproches. Ses deux compagnons se défendaient comme il le pouvaient, mais visiblement, ils étaient loin d'être aussi intelligent qu'elle :

« Ils nous a rien fait, rétorquait l'un d'eux, mais c'est plus fort que nous, il faut lui montrer qui est le patron ».

  • Ouais, et puis il est zarbi ce type, toujours en train de te reluquer, renchérit l'autre. Rien que de savoir qu'il porte son regard de pervers sur toi, ça me donne envie de lui faire une tête comme ça ».

En joignant le geste à la parole, il mis un coup de tête dans le vide, comme s'il était devant lui. Mais l'air ambiant ne broncha aucunement, et ne sembla pas sentir de douleur. Soudain, la jeune fille remarqua la présence de Julien, qui écoutait, médusé, plus paralysé par le fait qu'elle le défendait que par la peur. D'un geste, elle amena les deux garçons à se diriger vers la sortie du bâtiment, avant qu'ils ne s'aperçoivent qu'il fut ici. Heureusement, bien trop absorbé par leur discussion, ils ne le virent même pas. Resté seul à présent, il garda le silence, comme s'il craignait le retour des deux butors. Mais après quelques minutes de calme assourdissant, il reprit le chemin de la porte menant à la lumière salvatrice du dehors. Dans la petite cours servant de transition avec la rue, il n'y avait personne non plus, et d'un pas nonchalant et emprunt de bonheur, il prit la direction de son arrêt de bus. Dans sa tête, la phrase de sa muse retentissait sans arrêt. Il n'avait pas rêvé, non. Elle le défendait devant ses amis, elle le comprenait peut-être, lui témoignait un peu d'affection en secret. Il n'osa espérer plus longtemps, ce n'était qu'une coïncidence, rien de plus, une soudain soubresaut de pitié pour un pauvre garçon timide et sans caractère comme lui. D'un pas plus lourd, il monta dans le bus qui l'emmenait chaque après-midi chez lui. Après-tout, la nuit portait conseil, comme le disait l'adage.

mercredi 24 avril 2013 08:16 , dans Bonne lecture...


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